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La violence du confinement

Publié par
DécadréE

Par Marine Dandelot, publié le 07.05.2020
Voir l’article source sur DécadréE

Bien que le confinement ait pour objectif d’assurer la sécurité de la population, cette mesure entraîne de graves conséquences pour les personnes les plus précarisées, en particulier les personnes victimes de violences domestiques.

Si la crise sanitaire à laquelle nous faisons face depuis plus de deux mois, en Suisse et dans le monde, concerne toutes les franges de la population, ce sont néanmoins les plus défavorisés qui subissent le plus. A l’image de la crise sanitaire, les violences domestiques sont un des fléaux qui frappe aveuglément et que l’on retrouve dans toutes les classes sociales, à une différence près : alors que le COVID-19 tue plus d’hommes que de femmes (les hommes représentent 57.9% des décès en Suisse), les victimes de violences domestiques sont le plus souvent des femmes (73% des victimes en Suisse sont des femmes).

Le confinement apparaît comme un marqueur des inégalités sociales et économiques. La fracture sociale déjà existante se révèle encore accentuée par le confinement. Si le nombre de chômeurs a drastiquement augmenté (17’000 chômeurs en plus au mois de mars en Suisse alors qu’en février ce nombre avait diminué de 3’000), la situation des travailleurs au noir (environ 500’000 personnes estimées en Suisse) qui se retrouvent sans revenu depuis le début de la crise est dramatique. Quant aux personnes victimes de violences domestiques, le confinement leur ôte presque tout échappatoire possible.

Une hausse des violences domestiques ?

Les différents partenaires sociaux, institutions publiques et réseaux associatifs luttant contre les violences domestiques constatent une aggravation de la situation des victimes de ces violences. En effet, ces dernières se retrouvent confinées et prises au piège avec leur bourreau. Le Centre d’accueil MalleyPrairie, à Lausanne, reçoit des femmes victimes de violence conjugale et propose un hébergement de quelques mois, le temps que leur situation se stabilise. Michèle Gigandet, codirectrice du centre, enregistre une augmentation des demandes d’hébergement depuis la mi-avril. Une forte hausse qui fait suite à une interruption des sollicitations au début du confinement. La codirectrice rappelle que les appels pour tout type de question ou soutien, n’ont, pour leur part, jamais cessé.

© Verne Ho

Selon elle, trois hypothèses pourraient expliquer la chute des demandes d’hébergement durant le premier mois de confinement. Premièrement, l’impact non négligeable du coronavirus sur nos espaces de vie, quels qu’ils soient, a bouleversé nos quotidiens. Pour les personnes victimes de violences domestiques, le virus est également devenu une préoccupation majeure, plus importante encore que le danger encouru à la maison.

Michèle Gigandet précise qu’il existe un processus de violence, qui est souvent long et se met en place petit à petit. En effet, « la violence dans le couple se déroule sous la forme d’un cycle, véritable cercle vicieux destructeur, facilement repérable une fois qu’il est connu ». Le cycle peut se décomposer en quatre phases : l’accumulation de tensions, l’explosion de la violence, la déresponsabilisation et la justification de l’auteurE de violence. Les personnes victimes de ces violences se débattent avec depuis longtemps, c’est-à-dire bien avant l’apparition du virus.

Une seconde hypothèse soulevée par la codirectrice du centre vaudois réside dans la peur de l’inconnu et de la mort : « Quitter la maison représente un saut dans le vide ». Le danger de mort agit comme un moteur, produisant une énergie suffisante pour pallier la peur de l’inconnu et réussir à quitter le domicile. Si le coronavirus représente un nouveau danger de mort, la menace vécue à la maison devient un risque connu. Les victimes préféreront sans doute affronter la menace présente à la maison au lieu de se lancer dans l’inconnu, explique Michèle Gigandet.

La dernière hypothèse avancée est directement liée à une des conséquences du confinement : l’isolement social. Bien qu’en Suisse le confinement soit loin d’être aussi strict qu’en France ou en Espagne, il prive tout de même la population de sa vie sociale. Ce phénomène donne aux personnes ayant recours à la violence une plus grande possibilité de contrôle au sein de leur domicile, diminuant par exemple leur sentiment de jalousie envers leur conjointE et leurs accès de colère.

La fin du confinement, un retour à la normale ?

Alors comment expliquer que les demandes d’hébergement dans ce centre lausannois reprennent soudainement après un mois ? Michèle Gigandet propose l’explication suivante : l’incertitude liée au processus de déconfinement peut provoquer une forme d’anxiété. Pour beaucoup, cela signifie un retour à la normale et représente un vif soulagement. Pour d’autres, le confinement a été vécu comme une bouffée d’air frais. Si la troisième hypothèse selon laquelle les personnes enclines à contrôler leur partenaire seraient moins susceptibles d’agir en confinement se confirme, la fin de ce confinement peut déstabiliser, provoquant à nouveau une perte de maîtrise de la situation.

© Claudio Schwarz

En effet, les mesures prises pour le déconfinement posent de nouvelles questions. Le quotidien « risque » de reprendre et il faudra alors composer avec des mesures moins strictes, mais malgré tout contraignantes. Comment, par exemple, imaginer la garde des enfants ou le retour partiel de ces derniers à l’école, tandis que leurs parents retournent au travail, redoutant une nouvelle vague épidémique ou des difficultés financières ? Il semblerait que les appels en vue d’une admission redoublent d’intensité avec l’entrée en phase de dé-confinement, explique Michèle Gigandet. En effet, une dizaine de nouveaux hébergements ont été annoncés en dix jours, alors qu’il n’y en avait plus un seul le premier mois du confinement dans ce centre. La menace que représentait le coronavirus, à présent devenu un problème d’ordre économique, laisse à nouveau la première place aux anciennes difficultés.

De son côté, l’Office de la politique familiale et de l’égalité neuchâtelois ne déclare à ce stade aucune augmentation des interventions de la Police. Dans le canton du Valais, « il y a des signes clairs de tensions, mais nos institutions ne rapportent aucune surcharge pour le moment », rapporte Isabelle Darbellay Métrailler, Cheffe de l’Office cantonal de l’égalité et de la famille.

Un réseau d’aide mobilisé

Dans tous les cantons de Suisse, il existe un bureau de l’égalité, promouvant en tant que service des pouvoirs publics, l’égalité de droit et de fait entre femmes et hommes dans tous les domaines de la vie. Ces bureaux cantonaux ne peuvent donner de chiffres à ce jour sur la période du confinement, car il est encore trop tôt pour faire un constat, mais ce qui est certain selon Michèle Gigandet, c’est que le confinement attise les conflits. Quelque que ce soit la raison pour laquelle un premier silence a pu être observé dans le canton de Vaud, ce silence ne rassure personne. Les Nations Unies publient un article au début du mois d’avril pour le moins inquiétant. Si en Suisse, la situation semble « sous contrôle », la France déclare déjà plus de 30% d’augmentation des violences conjugales et la Chine annonce que les appels à l’aide ont triplé.

De toute part et à tous les niveaux, les différents acteurs de la santé et de la sécurité se mobilisent plus que jamais. Ces derniers rappellent que le réseau d’aide fonctionne normalement. « Il reste donc essentiel que les victimes le sollicitent » souligne Isabelle Darbellay Métrailler. Pour exemple, la RTS a mené un entretien avec une avocate, Maître Léna Laghzaoui, porte-parole de l’Ordre des avocats de Genève, expliquant les démarches concrètes qui existent pour se protéger et se défendre durant cette crise sanitaire. Les Hôpitaux universitaires de Genève relèvent de leur côté que des équipes spécialisées peuvent proposer une hospitalisation ou une mise à l’abri.

A l’étranger, des services d’urgence ont été instaurés. L’Espagne, suivie de la France, a notamment mis en place un dispositif de signalement des violences pendant le confinement : les personnes victimes de violence peuvent se rendre dans n’importe quelle pharmacie et demander à acheter un « Mascarilla-19 » (masque-19), code pour signaler un abus.

Si des solutions à l’étranger ont été mises en place spécifiquement pour la crise du coronavirus, pour l’instant la Suisse s’en tient plutôt à des actions de sensibilisation et de prévention. Les autorités fédérales ont délivré un premier communiqué de presse en mars annonçant la mise sur pied d’ « une task force des autorités et services responsables, placée sous la houlette du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes ». Puis, fin avril, ce dernier a publié un second communiqué lançant une campagne d’affichage. Cette action est soutenue par la Société suisse des pharmaciens(pharmaSuisse), l’Association suisse des patrons boulangers-confiseurs (BCS) et l’Association suisse des droguistes (ASD), qui disposent désormais d’une affiche contribuant à sensibiliser la population.

A Genève, le Conseil d’Etat n’a pas attendu : le bureau de promotion de l’égalité et de prévention des violences (BPEV) a réalisé et mis en ligne sur son site une affiche le 20 mars dernier afin de prévenir des risques de violences domestiques accentués en confinement.

Dans le canton de Neuchâtel, le réalisateur Quentin Buggia et son ami Mathieu Chollet, ont produit une étonnante vidéo de sensibilisation aux violences domestiques « What is home ? », diffusée sur Youtube depuis le 12 avril.

Image de titre : © Valentin

Par Marine Dandelot, publié le 07.05.2020
Voir l’article source sur DécadréE

Bien que le confinement ait pour objectif d’assurer la sécurité de la population, cette mesure entraîne de graves conséquences pour les personnes les plus précarisées, en particulier les personnes victimes de violences domestiques.

Si la crise sanitaire à laquelle nous faisons face depuis plus de deux mois, en Suisse et dans le monde, concerne toutes les franges de la population, ce sont néanmoins les plus défavorisés qui subissent le plus. A l’image de la crise sanitaire, les violences domestiques sont un des fléaux qui frappe aveuglément et que l’on retrouve dans toutes les classes sociales, à une différence près : alors que le COVID-19 tue plus d’hommes que de femmes (les hommes représentent 57.9% des décès en Suisse), les victimes de violences domestiques sont le plus souvent des femmes (73% des victimes en Suisse sont des femmes).

Le confinement apparaît comme un marqueur des inégalités sociales et économiques. La fracture sociale déjà existante se révèle encore accentuée par le confinement. Si le nombre de chômeurs a drastiquement augmenté (17’000 chômeurs en plus au mois de mars en Suisse alors qu’en février ce nombre avait diminué de 3’000), la situation des travailleurs au noir (environ 500’000 personnes estimées en Suisse) qui se retrouvent sans revenu depuis le début de la crise est dramatique. Quant aux personnes victimes de violences domestiques, le confinement leur ôte presque tout échappatoire possible.

Une hausse des violences domestiques ?

Les différents partenaires sociaux, institutions publiques et réseaux associatifs luttant contre les violences domestiques constatent une aggravation de la situation des victimes de ces violences. En effet, ces dernières se retrouvent confinées et prises au piège avec leur bourreau. Le Centre d’accueil MalleyPrairie, à Lausanne, reçoit des femmes victimes de violence conjugale et propose un hébergement de quelques mois, le temps que leur situation se stabilise. Michèle Gigandet, codirectrice du centre, enregistre une augmentation des demandes d’hébergement depuis la mi-avril. Une forte hausse qui fait suite à une interruption des sollicitations au début du confinement. La codirectrice rappelle que les appels pour tout type de question ou soutien, n’ont, pour leur part, jamais cessé.

© Verne Ho

Selon elle, trois hypothèses pourraient expliquer la chute des demandes d’hébergement durant le premier mois de confinement. Premièrement, l’impact non négligeable du coronavirus sur nos espaces de vie, quels qu’ils soient, a bouleversé nos quotidiens. Pour les personnes victimes de violences domestiques, le virus est également devenu une préoccupation majeure, plus importante encore que le danger encouru à la maison.

Michèle Gigandet précise qu’il existe un processus de violence, qui est souvent long et se met en place petit à petit. En effet, « la violence dans le couple se déroule sous la forme d’un cycle, véritable cercle vicieux destructeur, facilement repérable une fois qu’il est connu ». Le cycle peut se décomposer en quatre phases : l’accumulation de tensions, l’explosion de la violence, la déresponsabilisation et la justification de l’auteurE de violence. Les personnes victimes de ces violences se débattent avec depuis longtemps, c’est-à-dire bien avant l’apparition du virus.

Une seconde hypothèse soulevée par la codirectrice du centre vaudois réside dans la peur de l’inconnu et de la mort : « Quitter la maison représente un saut dans le vide ». Le danger de mort agit comme un moteur, produisant une énergie suffisante pour pallier la peur de l’inconnu et réussir à quitter le domicile. Si le coronavirus représente un nouveau danger de mort, la menace vécue à la maison devient un risque connu. Les victimes préféreront sans doute affronter la menace présente à la maison au lieu de se lancer dans l’inconnu, explique Michèle Gigandet.

La dernière hypothèse avancée est directement liée à une des conséquences du confinement : l’isolement social. Bien qu’en Suisse le confinement soit loin d’être aussi strict qu’en France ou en Espagne, il prive tout de même la population de sa vie sociale. Ce phénomène donne aux personnes ayant recours à la violence une plus grande possibilité de contrôle au sein de leur domicile, diminuant par exemple leur sentiment de jalousie envers leur conjointE et leurs accès de colère.

La fin du confinement, un retour à la normale ?

Alors comment expliquer que les demandes d’hébergement dans ce centre lausannois reprennent soudainement après un mois ? Michèle Gigandet propose l’explication suivante : l’incertitude liée au processus de déconfinement peut provoquer une forme d’anxiété. Pour beaucoup, cela signifie un retour à la normale et représente un vif soulagement. Pour d’autres, le confinement a été vécu comme une bouffée d’air frais. Si la troisième hypothèse selon laquelle les personnes enclines à contrôler leur partenaire seraient moins susceptibles d’agir en confinement se confirme, la fin de ce confinement peut déstabiliser, provoquant à nouveau une perte de maîtrise de la situation.

© Claudio Schwarz

En effet, les mesures prises pour le déconfinement posent de nouvelles questions. Le quotidien « risque » de reprendre et il faudra alors composer avec des mesures moins strictes, mais malgré tout contraignantes. Comment, par exemple, imaginer la garde des enfants ou le retour partiel de ces derniers à l’école, tandis que leurs parents retournent au travail, redoutant une nouvelle vague épidémique ou des difficultés financières ? Il semblerait que les appels en vue d’une admission redoublent d’intensité avec l’entrée en phase de dé-confinement, explique Michèle Gigandet. En effet, une dizaine de nouveaux hébergements ont été annoncés en dix jours, alors qu’il n’y en avait plus un seul le premier mois du confinement dans ce centre. La menace que représentait le coronavirus, à présent devenu un problème d’ordre économique, laisse à nouveau la première place aux anciennes difficultés.

De son côté, l’Office de la politique familiale et de l’égalité neuchâtelois ne déclare à ce stade aucune augmentation des interventions de la Police. Dans le canton du Valais, « il y a des signes clairs de tensions, mais nos institutions ne rapportent aucune surcharge pour le moment », rapporte Isabelle Darbellay Métrailler, Cheffe de l’Office cantonal de l’égalité et de la famille.

Un réseau d’aide mobilisé

Dans tous les cantons de Suisse, il existe un bureau de l’égalité, promouvant en tant que service des pouvoirs publics, l’égalité de droit et de fait entre femmes et hommes dans tous les domaines de la vie. Ces bureaux cantonaux ne peuvent donner de chiffres à ce jour sur la période du confinement, car il est encore trop tôt pour faire un constat, mais ce qui est certain selon Michèle Gigandet, c’est que le confinement attise les conflits. Quelque que ce soit la raison pour laquelle un premier silence a pu être observé dans le canton de Vaud, ce silence ne rassure personne. Les Nations Unies publient un article au début du mois d’avril pour le moins inquiétant. Si en Suisse, la situation semble « sous contrôle », la France déclare déjà plus de 30% d’augmentation des violences conjugales et la Chine annonce que les appels à l’aide ont triplé.

De toute part et à tous les niveaux, les différents acteurs de la santé et de la sécurité se mobilisent plus que jamais. Ces derniers rappellent que le réseau d’aide fonctionne normalement. « Il reste donc essentiel que les victimes le sollicitent » souligne Isabelle Darbellay Métrailler. Pour exemple, la RTS a mené un entretien avec une avocate, Maître Léna Laghzaoui, porte-parole de l’Ordre des avocats de Genève, expliquant les démarches concrètes qui existent pour se protéger et se défendre durant cette crise sanitaire. Les Hôpitaux universitaires de Genève relèvent de leur côté que des équipes spécialisées peuvent proposer une hospitalisation ou une mise à l’abri.

A l’étranger, des services d’urgence ont été instaurés. L’Espagne, suivie de la France, a notamment mis en place un dispositif de signalement des violences pendant le confinement : les personnes victimes de violence peuvent se rendre dans n’importe quelle pharmacie et demander à acheter un « Mascarilla-19 » (masque-19), code pour signaler un abus.

Si des solutions à l’étranger ont été mises en place spécifiquement pour la crise du coronavirus, pour l’instant la Suisse s’en tient plutôt à des actions de sensibilisation et de prévention. Les autorités fédérales ont délivré un premier communiqué de presse en mars annonçant la mise sur pied d’ « une task force des autorités et services responsables, placée sous la houlette du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes ». Puis, fin avril, ce dernier a publié un second communiqué lançant une campagne d’affichage. Cette action est soutenue par la Société suisse des pharmaciens(pharmaSuisse), l’Association suisse des patrons boulangers-confiseurs (BCS) et l’Association suisse des droguistes (ASD), qui disposent désormais d’une affiche contribuant à sensibiliser la population.

A Genève, le Conseil d’Etat n’a pas attendu : le bureau de promotion de l’égalité et de prévention des violences (BPEV) a réalisé et mis en ligne sur son site une affiche le 20 mars dernier afin de prévenir des risques de violences domestiques accentués en confinement.

Dans le canton de Neuchâtel, le réalisateur Quentin Buggia et son ami Mathieu Chollet, ont produit une étonnante vidéo de sensibilisation aux violences domestiques « What is home ? », diffusée sur Youtube depuis le 12 avril.

Image de titre : © Valentin

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